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Le.blog.catholique.de.Véronique (Blog personnel)

Les mystères douloureux à travers le livre "La Voie spirituelle de Bernadette" du père Jean-Claude Sagne

14 Avril 2017, 19:42pm

Publié par Véronique

"La voie spirituelle de Bernadette" Soubirous (Editions des Béatitudes), un livre que je vous recommande. Il est rapide à lire

Synthèse spirituelle

Les mystères lumineux

Le 14 août 2004, Jean-Paul II priait à la grotte de Lourdes, disant que son pèlerinage sur la terre avait atteint son terme, son but. Ce fut, de fait, le dernier de ses voyages apostoliques. Ce samedi après-midi, le temps fort de la prière fut la récitation avec le pape des mystères lumineux qu’il avait introduits dans le Rosaire (Lettre sur le Rosaire, n° 21). La méditation de ces mystères va nous permettre de ressaisir le message de Lourdes pour nous.

Le Baptême du Seigneur

L’invitation que la Vierge nous adresse d’aller boire à la fontaine et nous y laver est l’appel à une démarche d’humilité et d’abandon, en nous appuyant sur la prière et l’aide secourable de nos frères et de nos sœurs. C’est demander la grâce du renouveau de notre vie baptismale. Au baptême, Dieu nous appelle chacun personnellement à la sainteté des saints et il nous accompagne tout au long de notre vie pour nous donner de répondre à son appel. Notre baptême est, en nous, la source vive qui continue de nous imprégner de la vie divine. Toute grâce nous vient par notre baptême et fortifie et développe notre vie baptismale selon l’appel de Dieu sur nous. Le baptême nous a été donné une fois pour toutes, et il grave au fond de notre être l’appel de Dieu, le nom nouveau de notre vocation filiale dans l’Église. Le baptême est, pour nous, l’événement de notre incorporation dans l’Église, qui est le Christ total et il demeure source jaillissant en vie éternelle (Jn 4, 14) : nous pouvons donc toujours demander à Dieu qu’il renouvelle et fasse rejaillir en nous la grâce baptismale dans son intensité première et sa pureté. Par son Esprit, le Père peut faire en nous toutes choses nouvelles (Ap 21, 5). Il purifie notre cœur pour ouvrir de nouveau nos désirs à la mesure de son appel.

Le rôle maternel de Marie est ici de nous attirer vers l’humilité, l’enfance spirituelle et l’obéissance de la foi pour nous apprendre les conditions permettant d’accueillir le don de l’Esprit

Les noces de Cana

A Cana, Marie manifeste sa sollicitude maternelle, elle est le modèle de l’intercession. Elle ne demande rien à Jésus, mais elle lui fait valoir le besoin des jeunes époux qui risquent de manquer à leur devoir d’hospitalité : “ Ils n’ont pas de vin ! ” (Jn 2, 3). En la nommant “ Femme ”, Jésus voit en elle la nouvelle Eve, mère des vivants. Servante du Seigneur, elle appelle les serviteurs, figure du peuple de la première Alliance, à entrer dans l’obéissance de la foi envers son Fils, nouveau Moïse (Jn 2, 5). Elle nous invite à reconnaître en Jésus l’unique médiateur de la nouvelle Alliance : “ Quoi qu’il vous dise, faites-le ! ”[1]. Indispensable à notre vie quotidienne, l’eau représente la pureté, et surtout, ici, en ces jarres destinées aux purifications rituelles des juifs. Si nous apportons à Jésus notre humanité – l’eau – il peut nous unir à sa divinité – le vin nouveau ! [2]. Toute la pédagogie de Marie consiste à nous attirer dans la vie cachée de Nazareth pour nous y ouvrir à la connaissance intérieure de Jésus en son mystère de Serviteur, adorateur du Père en Esprit et en vérité (Jn 4, 24).

La prédication du Royaume avec l’appel à la conversion (Mc 2, 3-12 ; ou Lc 7, 47-48)

Jésus est touché par la foi des quatre hommes qui portent le paralytique et le déposent à ses pieds. Ils n’ont rien demandé à Jésus : leur audace silencieuse est une protestation de totale confiance. A Lourdes, c’est la charité des soignants et des brancardiers, particulièrement aux piscines. La guérison passe par l’intégration dans une communauté fraternelle. Elle est un fruit du pardon : “ Tes péchés ont été pardonnés ! ” La priorité est toujours l’appel à la réconciliation (Si 38, 9-10). La pureté du cœur nous rend disponibles à la vie que Dieu veut nous (re)donner par les moyens qu’il veut, par les chemins qu’il veut, afin de nous conduire à l’adorer et le servir en nos frères.

En se laissant toucher par la pécheresse de la ville, Jésus, aux yeux de Simon le Pharisien contracte une impureté légale. Or c’est bien parce qu’il est le Saint de Dieu (Jn 6, 69)) que Jésus ne peut être atteint par aucune forme d’impureté mais au contraire il se fait proche des malades et des pécheurs, il leur témoigne la bénignité du Père. En Jésus, la sainteté du Père prend pour nous le visage de la miséricorde. Jamais autant que dans cet évangile de la pécheresse de la ville nous ne voyons Jésus accueillir une demande de pardon et y répondre avec grande sollicitude. Ce qui se profile ici, c’est le recours au sacrement de la réconciliation comme don renouvelé de la sainteté baptismale, lieu des purifications profondes de la mémoire et du cœur.

La Transfiguration

Quand il a été transfiguré, Jésus a connu le moment de son plus grand bonheur sur la terre : il était complètement envahi par la vie du Père qui est joie. Pour nous encourager sur notre route de disciples dans la foi, qui est toujours la route de Jérusalem, Jésus a laissé passer un instant à travers le voile de sa chair la gloire incomparable de sa vie de Fils de Dieu. Avec l’apparition de Moïse et Élie, les grands témoins de la première Alliance, le monde invisible de Dieu s’est donné à connaître aux apôtres avec sa lumière éblouissante et son bonheur saisissant. Puis, la gloire du Père s’est révélée dans la nuée qui enveloppait l’appel à l’obéissance de la foi : “ Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plus de choisir. Écoutez-le ! ” (cf Jn 14, 1).

En se faisant visiblement proche d’elle, Marie a donné à Bernadette un avant-goût de la vie du ciel et de son bonheur dépassant l’imaginable, pour l’aider à parcourir patiemment un chemin difficile sur la terre. Mais les chemins qui mènent à la vie, toujours montent. En nous appuyant sur le témoignage de ceux qui nous ont précédés dans la foi, nous pouvons voir l’invisible (He 11, 1) et tenir fermes (He 11, 27).

L’institution de l’Eucharistie

Sommet et centre de la vie de Jésus lui-même, la célébration de la Cène du Jeudi saint fait de Jésus notre serviteur et notre nourriture. Tout au long de sa vie, Jésus a été animé par le désir de célébrer cette Cène (Lc 22, 15). Dans cet acte, il récapitule tout son ministère apostolique ; il préfigure, et déjà réalise intérieurement, son offrande de la Croix qui l’accomplit en sa filiation (He 5, 7-9). Il se donne à nous totalement (Jn 13, 1) en ce pain de vie, ce pain suressentiel, plus que nécessaire (Mt 6, 11). C’est par là qu’il nous donne les moyens d’accomplir la volonté du Père un instant après l’autre, de faire le pas de ce jour. Source et centre de notre pèlerinage dans la foi, l’eucharistie conduit à leur accomplissement tous les actes de notre vie chrétienne. C’est en renouvelant au milieu de nous, et en chacun de nous, son offrande parfaite au Père (He 7, 27) que Jésus nous unit personnellement le plus à sa prière au Père et à son œuvre de salut. En nous livrant son corps et son sang, il est, en personne, notre salut et notre réconciliation, notre purification et notre guérison. Jean-Paul II nous a appris à reconnaître en Marie la “ femme eucharistique ” dont toute la vie a été aspirée par le désir de la communion : depuis l’Annonciation Marie a toujours désiré recevoir de nouveau en son cœur et en son sein le corps de son Fils[3]. Quand la Dame a chargé Bernadette de demander aux prêtres de construire une chapelle et que l’on vienne en procession, elle ouvrait le champ de la célébration de l’eucharistie et de l’adoration.

 

Troisième Partie

La vie cachée de Bernadette

Dès la fin des apparitions, il se produit un changement décisif dans la vie de Bernadette. Elle est convaincue que sa mission à la grotte est terminée. De plus en plus simple et discrète, elle n’intervient en rien dans l’œuvre du pèlerinage qui se développe rapidement. Un réseau de solidarité s’organise autour de sa famille. Son père peut reprendre son métier de meunier et la famille s’installe dans un logis convenable. Bernadette va pouvoir suivre régulièrement la scolarité chez les sœurs de la Charité de Nevers. Puis, elle trouve sa joie dans les soins aux malades à l’hospice où elle loge. Gênée par sa mauvaise santé, elle cherche sa route. Encouragée par l’évêque de Nevers, Monseigneur Forcade, elle demande d’entrer chez les sœurs de Nevers qui ont été envers elle pleines de sollicitude et fort discrètes.

(l’encadré qui suit est un ajout)

(Prêcheurs n°107) Au retour d’une cure thermale à Barèges, le père Lataste, jeune prêtre, s’arrête à Lourdes sur la route de son nouveau couvent d’assignation, Bordeaux. Dans une lettre à une amie, il raconte ce qu’il a vu et sa rencontre avec Bernadette. Un témoignage inédit sur ce qu’était Lourdes cinq ans après les apparitions.

Je vous envoie un souvenir de la grotte de Lourdes. Je l’y ai cueilli moi-même, car j’y suis allé en revenant de Barèges à Tarbes. C’est un lieu bien pieux, bien solitaire, bien émouvant. Il y avait de nombreux pèlerins. Je n’ai regretté qu’une chose, c’est de ne pouvoir y passer tout un jour. J’en ai rapporté du moins une foi bien ferme au miracle. C’est, vous le savez, une apparition de la T[rès] S[ainte] Vierge qui s’est renouvelée jusqu’à dix-huit fois en 1858.

J’ai vu aussi la jeune fille à qui elle a apparu. J’ai causé assez longtemps seul avec elle et la mère supérieure des Sœurs de Nevers chez qui elle est en pension. Elle se nomme Bernadette. Elle paraît bien pénétrée de ces grands souvenirs. Elle a dix-sept ans, mais ne paraît en avoir que quatorze. Elle est chétive, maladive, sans instruction, mais d’une très grande simplicité, d’une très bonne piété, quoique sans extase ni vision depuis longtemps, d’un grand désintéressement aussi. Elle est toujours pauvrement vêtue et toujours refusé, quoique très pauvre, les offres qu’on lui a faites. Elle se croit appelée à la vie religieuse, mais ne sait encore où. Il y a deux mois, étant à toute extrémité, elle a pris quelques gouttes de l’eau de la Grotte au moment de recevoir le saint viatique, elle a guéri instantanément. Elle m’a conté cela. Elle a reçu des secrets qu’elle ne dit à personne.

La Sainte Vierge lui a dit de prier pour la France et pour les pécheurs. Elle avait alors un visage sérieux, mais non pas sévère, ni irrité, ni triste ; et à tous les autres moments elle était souriante. Vêtue de blanc avec un long voile blanc sur la tête, une ceinture bleue, un chapelet à la main, une grosse rose jaune sous chaque pied. La petite lui demanda un jour son nom. Elle avait alors les mains baissées et étendues comme sur la médaille miraculeuse. Elle leva alors ses mains, les joignit et levant les yeux au ciel répondit d’un air aimable et gracieux : “ Je suis l’Immaculée Conception. ” La petite a certifié qu’elle n’avait jamais entendu prononcer ce mot et ne savait pas ce que cela voulait dire. Elle a demandé qu’on bâtît une chapelle en ce lieu et l’on est sur le point d’y bâtir une basilique, dit-on ; les aumônes pour cela arrivent de tous côtés. Monseigneur de Tarbes s’est formellement prononcé en faveur de Lourdes, après un examen minutieux qui a duré trois ans.

Fr. Jean Joseph

Frère Jean-Joseph Lataste, lettre 272, à Mme Piron, [été 1863],

communiquée par le frère Jean-Marie Gueullette

C’est en s’enfouissant dans la vie cachée de son couvent à Nevers que Bernadette donne le meilleur signe de l’événement de la grotte : elle témoigne de la vie pénitente pour implorer du Père des miséricordes (2 Co 1, 3) la conversion des pécheurs.

La vie à Nevers

Le 7 juillet 1866, Bernadette entre chez les sœurs à Nevers (“ Les Sœurs de la Charité et de l’Instruction chrétienne ”). La congrégation est alors florissante. Elles ont été fondées dans la région, en 1680, par un bénédictin, Dom Jean-Baptiste de Laveyne. Elles se vouent au service des pauvres dans les écoles et les hospices. Leur spiritualité est typiquement celle de la réparation dans la ligne du message de Paray-le-Monial. Elles lisent les auteurs spirituels français du XVIIème siècle, l’Imitation, saint Ignace et les jésuites. Ce sont les références de beaucoup de congrégations du XVIIème siècle en France.

Bernadette va profondément adopter les mœurs quotidiennes et les formes de prière de la congrégation, tout en y mettant des notes personnelles, aussi originales que discrètes. Il y a très peu d’écrits de Bernadette, quelques lettres, quelques pages de notes de retraite. Elle n’a jamais dit mot de sa vie intérieure. Nous la devinons surtout dans les paroles que les sœurs ont recueillies d’elle, au fil des circonstances variées de la vie quotidienne.

Dans la période de Nevers, le point relativement obscur, et qui demeure très délicat, est la relation de Bernadette, devenue sœur Marie-Bernard, à la maîtresse des novices, Mère Marie-Thérèse Vauzou. Chose curieuse, au lieu de dépendre d’elle durant les deux années du noviciat seulement, Bernadette est restée onze années en fait sous son autorité. Mère Marie-Thérèse aimait Bernadette, et cherchait le contact avec elle. Elle lui faisait confiance et l’invitait souvent à rencontrer les postulantes et les novices. Elle n’a jamais fait preuve d’injustice envers Bernadette. Elle a toutefois reconnu avoir été portée à l’“ aigreur ”, chaque fois qu’elle avait eu une remarque à faire à Bernadette. Elle n’a pas manqué une occasion d’humilier publiquement Bernadette pour la protéger, pensait-elle, du risque de l’orgueil.

Mère Marie-Thérèse était sûrement une grande religieuse que toutes les sœurs, y compris Bernadette, aimaient beaucoup et vénéraient. En tout ce qu’elle faisait et disait, elle était, pour toutes, la référence irréprochable. Quand elle parlait, il était hors de question de lui répliquer quoi que ce soit ou d’exprimer une réaction personnelle.

Le souci de Mère Marie-Thérèse était de “ former ” les âmes, elle a donc entrepris de former l’âme de Bernadette, et cela d’autant plus que Bernadette avait des défauts signalés : elle était “ susceptible ” (“ amour propre ”) et elle était “ vive ” ; elle avait la répartie facile, avec un humour fort ajusté. Elle avait une liberté entière avec tous, toutefois toujours dans le respect et l’obéissance. Bernadette a plus d’une fois exprimé discrètement sa souffrance quand on l’avait humiliée. Elle demandait pardon quand elle avait eu des réactions trop vives avec une sœur. Or, si Bernadette ne disait rien de sa vie intérieure à Mère Marie-Thérèse, c’est sans doute parce que son secret lui échappait à elle-même.

Son dernier directeur, l’abbé Febvre, a dit avec une grande perspicacité spirituelle : “ Quand l’humble Bernadette vint frapper à la porte des sœurs de Nevers,… elle possédait déjà des lumières et des enseignements, et comme une ligne de conduite qui devait l’orienter, et aider en même temps ses directeurs et supérieurs à la guider dans les voies de la perfection…[4]. On ne saurait mieux dire que les responsables et les guides de Bernadette devaient, plus que tout, se laisser conduire par l’Esprit, à travers elle, pour découvrir, eux-mêmes, le chemin de la sainteté véritable. D’un bout à l’autre de sa vie, Mère Marie-Thérèse a buté sur le secret de Bernadette qui était la pureté du cœur, la simplicité de l’Évangile. Saint Jean de la Croix dit que l’une des épreuves signalées de la nuit est l’incompréhension du guide spirituel vis à vis de la personne qui se confie à lui.[5]. Que Mère Marie-Thérèse n’ait pas su pressentir la pureté exceptionnelle de Bernadette, ce fut une épreuve que la Sagesse divine a permise.

Par ailleurs, toutes les sœurs aimaient Bernadette et la vénéraient : elle était gaie, affectueuse, très discrète, pleine de sollicitude, serviable. Bernadette aime les enfants, elle joue avec eux : elle est une enfant. Avec les jeunes sœurs, surtout, elle est simple, accueillante, affectueuse, elle les encourage et console d’un mot. Quand elle a des paroles de prophétie pour une sœur, c’est toujours dans le sens de l’encouragement. Elle est vraie et exigeante mais en cela elle se fait aimer.

A la fin du noviciat, le 30 octobre 1867, quand la supérieure générale annonce publiquement à l’évêque, Monseigneur Forcade, les emplois et assignations des nouvelles professes, elle ne dit mot de Bernadette. L’évêque s’étonne et la supérieure lui répond à voix basse que cette petite sœur n’est bonne à rien : on pourrait la garder à la maison-mère comme sous-infirmière ! Et l’évêque de rattraper la situation en disant à la pauvrette : “ Je vous donne l’emploi de la prière ”. Etait-ce vraiment là un scénario habilement monté entre la supérieure et l’évêque pour garder Bernadette à Nevers ? Toujours est-il qu’il y a eu ce jour-là une humiliation publique que Bernadette rappellera encore les derniers mois de sa vie : “ Je ne suis bonne à rien ! ”, ce qu’elle avait dit d’elle-même déjà plusieurs fois à Lourdes juste avant de se décider pour la vie religieuse. A Lourdes, Bernadette avait trouvé beaucoup de joie à servir les malades. Bernadette se retrouve sous-infirmière, et même infirmière deux années en 1872-73. Elle suit les traitements des sœurs avec beaucoup d’attention, elle s’intéresse beaucoup aux médicaments, y compris récents. Le médecin, Robert Saint-Cyr, voit en elle une “ pharmacienne née ” ! Mais la maladie de Bernadette progresse, elle se retrouve sous-infirmière, sous l’autorité sourcilleuse d’une jeune sœur, puis aide-sacristine, avant de devoir s’en tenir à “ l’emploi de malade ”, comme elle le nomme elle-même.

Bernadette est très courageuse et active. Fatiguée, elle travaille et rend service. Même alitée, elle essaie de faire quelque chose de ses dix doigts, menus travaux de couture et de broderie (elle y excelle) ou peinture et décoration. L’évolution de la maladie de Bernadette depuis son enfance nous découvre un abîme de souffrance et de patience. Bernadette dit n’avoir jamais demandé la souffrance : elle veut simplement consentir à celle que Dieu lui envoie : “ Je consens à souffrir ” (L 392, vers juin 1876).

Le monde de Bernadette reçoit en tout la lumière de la foi. A ceux qui s’affolent de l’arrivée des prussiens à l’automne de 1870, elle dit que Dieu est au milieu des prussiens et qu’ils font leur métier de prussiens ! Le sens de tous les actes de Bernadette est de préparer la vie du ciel.

La vie intérieure de Bernadette

Au bout de quelques années à Nevers, vers 1873-74, Bernadette trouve sa maturité spirituelle et sa voie. Il n’y a eu, chez elle, ni événement nouveau ni crise mais le chemin de la fidélité quotidienne, et un approfondissement, avec une formulation plus précise de ce qu’elle ressent.

L’expression de Bernadette dans sa vie intérieure est très sobre. A Jésus elle dit : “ mon Jésus ” et à Marie “ ma (bonne) Mère ”, sans plus de développements. Bernadette n’a jamais reparlé de l’Immaculée Conception, mais elle a parlé de Marie Immaculée. Toute la prière de Bernadette se concentre dans le regard sur Jésus en Croix. Bernadette dit que, sur cette terre, l’amour ne va jamais sans souffrance. Dans ses quelques écrits, la place quantitative faite à Marie est discrète.

Prière de Bernadette à Jésus

Jésus seul pour But,

Jésus seul pour Maître,

Jésus seul pour Modèle,

Jésus seul pour Guide,

Jésus seul pour Joie,

Jésus seul pour Richesse,

Jésus seul pour Ami ![6]

Prière de Bernadette à Marie

Ma bonne Mère, faites que je

Prouve comme vous mon amour

A Jésus, dans l’acceptation de tout

Ce qui Lui plaira de m’envoyer[7]

La vie pénitente

La première caractéristique repérable de Bernadette est la pauvreté, à la fois la conviction de sa pauvreté personnelle et l’amour de la pauvreté. Elle, qui a souffert de la misère de ses parents, du froid et du manque de nourriture, elle a eu - enfant - comme une horreur de l’argent. Dans ses lettres de Nevers à sa sœur Marie ou à ses frères Jean-Marie et Pierre, elle exerce sa responsabilité d’aînée de manière affectueuse et humaine. Elle fait tout pour que son frère Pierre soit aidé à trouver un emploi convenable. Mais elle ne veut pas qu’ils fassent du commerce à outrance pour s’enrichir. A Nevers, Bernadette, acceptant sa dépendance, reçoit bien simplement les soins que les sœurs lui assurent. Elle trouve que les pauvres ne sont pas traités ainsi. Très donnée dans l’obéissance et les exercices de la communauté, Bernadette vit de plus en plus une pauvreté intérieure qui est de l’ordre de l’humilité et du détachement. Elle veut prendre sur elle-même, renoncer en tout à sa volonté propre, dépasser les réactions premières de son caractère et de sa sensibilité, tout faire pour être douce et patiente.

Le choix de Bernadette est la vie cachée : elle est une parmi d’autres. La vie la plus sûrement cachée est la vie ordinaire : partager le quotidien avec les proches sans recherche de soi (Rm 12, 16). Bernadette se cache parmi les sœurs pour échapper aux curieux, quelle que soit leur condition dans le monde ou dans l’Église. Elle s’y emploie de plus en plus, sans rigidité, avec souvent une note d’humour, voire de malice, tout en restant obéissante et disponible.

La réparation

Dans la ligne du message de Jésus à Marguerite-Marie, la réparation peut constituer la voie spirituelle qui nous conduit au cœur de la vie chrétienne. Elle est, plus que tout, le désir de rejoindre Jésus au plus profond de son œuvre de rédemption, quand il lutte contre le péché des hommes et donc plus que tout en son Agonie et sur la Croix. Là où le péché des hommes a été la rupture du rapport filial, Jésus va jusqu’à l’extrême de la confiance et de la soumission au Père en s’enfonçant dans la nuit la plus profonde qui soit :

“ Nous voyons le Christ à sa dernière heure abandonné, anéanti dans son âme. Son Père le laissa privé de toute consolation et de tout soulagement, en proie à une intime sécheresse, ce qui l’obligea de s’écrier sur la croix : “Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’as-tu abandonné ?” (Mt 27, 46). C’était le plus grand délaissement spirituel qu’il eût éprouvé dans toute sa vie. Aussi ce fut à ce moment qu’il réalisa la plus grande de ses œuvres, une œuvre supérieure à tous les miracles et à toutes les merveilles, soit du ciel, soit de la terre, qu’il eût opérés dans sa vie, à savoir la réconciliation du genre humain avec Dieu et son union avec lui par la grâce. Cette œuvre s’accomplit à l’heure et à l’instant où le Seigneur était le plus anéanti en toutes choses ”[8].

Toute l’œuvre du salut se résume dans l’abandon filial de Jésus : “ Un abandon au-dessus de tout abandon est de s’abandonner dans l’abandon[9]. La dernière prière de Jésus, sa prière accomplie quand il remet son esprit au Père (Lc 23, 46 ; Jn 19, 3O) vient s’inscrire définitivement dans la blessure de son côté ouvert (Jn 19, 34). C’est là que se donne à contempler l’abandon filial de Jésus au Père, cet abandon qui est la source de la miséricorde du Sauveur pour nous. Bernadette, qui a connu si souvent des nuits fort difficiles et qui a, plus d’une fois, approché la mort, a souvent participé sans parole à l’extrême de l‘abandon de Jésus.

La réparation, c’est participer à la passion de Jésus pour la sainteté du Père, et donc à la souffrance qu’il éprouve du contraste absolu entre la sainteté du Père et le péché des hommes. C’est rejoindre Jésus dans la solitude où cette souffrance le plonge en sa condition unique d’homme-Dieu, cette solitude radicale qu’il a ressentie tout au long de sa vie, souffrance du mépris des hommes, de leur incrédulité et de leur refus de son amour. C’est prier pour les hommes pécheurs et plus particulièrement pour ceux qui se sont le plus éloignés de la miséricorde du Père. Pour demander au Père qu’il pardonne le péché des hommes, pour recevoir nous-mêmes et transmettre ce pardon, il nous faut communier personnellement aux dispositions que Jésus a connues en son Agonie et en sa Passion.

La réparation, à l’encontre du péché, c’est vouloir vivre en tout acte un surcroît d’amour filial pour le Père, l’aimer pour lui-même en son infinie pureté, en sa sainteté : lui rendre amour pour amour.

La vie mariale

La vie mariale est tout simplement notre vie baptismale quand nous reconnaissons le rôle maternel de Marie pour nous y introduire et nous y faire cheminer. Bernadette est le modèle de l’âme guidée et formée par Marie. Elle a été très vite introduite dans la foi pure, avec un attrait pour la vie cachée de Nazareth. Elle a été attirée par l’humilité, elle a été obéissante en tout, elle a pratiqué la charité sous le signe de la vérité et de la douceur, elle a beaucoup cherché le silence, l’intériorité et le recueillement, elle a eu plus que tout le désir du ciel. Elle a toujours été joyeuse. Elle était simple. Ce sont autant de traits caractéristiques des âmes mariales.

Comme le Concile l’a souligné, Marie nous précède toujours sur le chemin de la foi et elle veut, plus que tout, nous introduire dans la nuit de la foi. Pour cela elle nous met en présence de Jésus enfant, à l’école de Nazareth. Jésus enfant, livré entre nos mains, est la vivante expression de la nue Parole de Dieu. Avant même toute parole distincte et au-delà de tout discours, il est pleinement la parole du Père par son humilité et son obéissance. En tout son mystère, Jésus enfant nous apprend la foi pure. Jésus caché dans le sein de Marie nous attire dans la nuit de la foi avec force et douceur.

Bernadette est une enfant et elle restera toujours une enfant, mais elle ne le sait pas elle-même, elle parcourt la voie de l’enfance spirituelle sans les mots pour le dire. Elle n’a pas de doctrine à élaborer : sa vie profonde est dans ses actes. Tout cela s’éclairera, après coup, dans le message de la petite Thérèse. Dans la vie de Jésus, puis dans la nôtre, les états spirituels d’enfance sont, en vérité, la préparation aux états d’agonie. Jean-Paul II avait parlé du charisme de la petite Thérèse dans son homélie aux moniales à Lisieux le 2 juin 1980. Pour lui, le charisme particulier de Thérèse était de révéler aux hommes de notre temps le mystère fondamental, la réalité essentielle de l’Évangile : Dieu est notre Père et nous sommes ses fils ! Une formule extraordinaire du pape cernait enfin la vocation de la petite Thérèse “ Elle fut l’enfant ‘confiant’ jusqu’à l’héroïsme, et par conséquent ‘libre’ jusqu’à l’héroïsme’ ”[10]. C’est la vocation qui est inscrite dans le nom de la Petite Thérèse : Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. Le passage de l’enfance à l’agonie se fait par l’absolu de la confiance dans le Père mais aussi par la pureté qui fonde la compassion (He 4, 15) et qui livre sans défense à la douleur. La pureté de l’enfant laisse passer la pureté du Père qui est miséricorde. En nous disposant à accueillir la force de l’Esprit, la pauvreté et la faiblesse de la condition d’enfant nous ouvrent un chemin vers le mystère de Jésus en sa solitude de Rédempteur. Ce fut en tout premier lieu la voie spirituelle de la Vierge Marie elle-même.

Marie au pied de la Croix a gardé son cœur d’enfant dans la confiance et le consentement à la volonté du Père. Jean-Paul II disait qu’elle avait connu alors la nuit de la foi la plus profonde de tous les temps[11]. Pour le pape, l’épreuve de Marie tenait au contraste absolu entre les promesses qu’elle avait reçues à l’Annonciation – “ Il sera grand…il sera le Fils du Très-Haut ” - et ce qui se donnait à voir sur la Croix, l’homme des douleurs. En gardant en son cœur les dispositions de l’Annonciation et en les portant à leur perfection, Marie a reçu de l’Esprit la force de tenir debout au pied de la Croix pour nous aider à entrer avec notre faiblesse dans ce mystère qui nous dépasse complètement. Sans beaucoup le formuler Bernadette a centré sa vie de foi et de prière sur la Compassion de la Vierge : la Mère de miséricorde.

La réconciliation

Prier Dieu pour la conversion des pécheurs, c’est entrer personnellement dans l’œuvre de Jésus en son amour rédempteur. Il n’y a pas d’intercession sans compassion. Il ne s’agit pas de s’identifier imaginairement à la détresse spirituelle des autres, mais de laisser Dieu nous donner part, selon notre vocation, au combat spirituel qui atteint ceux pour qui nous prions. Ce peut être typiquement un des fruits de la réconciliation sacramentelle. La reconnaissance de nos péchés dans la lumière de la miséricorde divine nous introduit plus profondément dans la communion des saints. C’est l’appel à nous confier avec joie à la prière de nos proches, du ciel et de la terre. Bernadette a souvent mendié la prière de ses sœurs. La grâce du pardon sacramentel nous donne de faire la vérité de notre vie et nous ouvre à la sainteté du Père. C’est en cela qu’elle purifie notre mémoire et notre cœur. C’est par ce sacrement que nous sommes lavés et purifiés par l’eau vive jaillie du Cœur du Christ (Jn 7, 38).

 

Synthèse spirituelle

Les mystères douloureux

L’Agonie de Jésus

Bernadette a souvent invoqué le Cœur agonisant de Jésus (L. 105). Elle recommandait aux jeunes sœurs de se rendre en esprit au jardin des Oliviers pour y prier avec Jésus : “ Il te parlera et tu l’écouteras. ” (L. 236). L’Agonie est, par excellence, le lieu de la prière de Jésus comme grand prêtre (He 5, 7). C’est le fond du mystère de l’Homme-Dieu. Le Fils de Dieu s’est fait fils de l’homme, issu de notre humanité, pour nous faire en lui enfants de Dieu. La crainte de l’homme-Dieu devant la mort est le Saint des Saints. Le fond de cette crainte est le drame de l’absolue contradiction entre le péché des hommes et la sainteté du Père. Au jardin de Gethsémani, Jésus a connu et porté sur lui chaque péché de chaque homme de tous les temps “ Il m’a aimé et il s’est livré pour moi ” (Ga 2, 20). Jésus rassemble en son âme l’histoire de tous les hommes avec son poids immense d’opposition à Dieu.

La principale séquelle du péché de l’origine est la crainte d’être séparé de Dieu définitivement : Jésus a, pour nous, voulu connaître cette angoisse, la pire de toutes, et c’est ainsi, en portant le poids de nos fautes, lui, l’Innocent, le Saint de Dieu, qu’il implore pour nous la miséricorde du Père, il est là par excellence le grand Priant.

Associée spirituellement à l’agonie de son Fils, Marie devient Mère de miséricorde, intercédant elle aussi pour les hommes pécheurs.

Bernadette n’a jamais mis en doute la promesse que lui avait faite Marie de la rendre heureuse non en ce monde mais dans l’autre. Elle n’a pas connu la désespérance, mais sa grande souffrance intérieure a été la crainte de n’avoir pas correspondu aux grâces de Dieu.

La flagellation

Bernadette avait souhaité à une jeune sœur “ le pur amour et la pure souffrance ”. Elle disait que l’amour sur cette terre ne va jamais sans la souffrance. Le supplice de la flagellation était si douloureux que certains condamnés mouraient en le subissant. Jésus a voulu subir la cruauté des hommes et aller à l’extrême de la solidarité et de la compassion envers notre humanité, en devenant l’homme des douleurs. Il réalisait la prophétie du Serviteur souffrant (Is 53, 3) “ homme des douleurs, familier de la souffrance ”. Le mystère de la flagellation est le mystère de la pure douleur, c’est-à-dire de la détresse de l’homme qui ne peut plus vivre sans le secours de Dieu.

Le couronnement d’épines

Bernadette disait que Dieu réserve la couronne d’épines à ses amis. (L. 528). Jésus couronné d’épines est le roi d’humilité. Comme un signe prophétique, la couronne d’épines révèle le mystère de Jésus de Nazareth et la véritable nature de sa royauté. C’est là qu’il rend le plus haut témoignage à la vérité qui est le Père. Il est doux et humble de cœur. “ Heureux les doux : ils recevront la terre en partage ! ” C’est de Jésus flagellé et couronné d’épines que Pilate déclare en prophétisant malgré lui : “ Voici l’homme ! ” Jésus, par sa souffrance, est accompli dans sa filiation (He 5, 7-9). Il est l’homme nouveau, l’homme selon Dieu. Dans la foule, une parmi d’autres, Marie a contemplé le visage de son Fils glorifiant le Père par son obéissance.

Le portement de la croix

Epuisé par son agonie et par la flagellation, Jésus doit porter un fardeau trop lourd pour lui : le bois de la croix. Sa seule force est de vouloir accomplir la volonté de son Père un instant après l’autre. Jésus va jusqu’à l’extrême dans la solidarité avec les hommes pécheurs. Il porte sur lui le poids de nos péchés. Il réalise ainsi la prophétie du Serviteur souffrant : “ Il a porté, lui, les fautes des foules ” (Is 53, 12). Pendant sa Passion, Jésus, qui ne peut plus agir librement ni enseigner, réalise la volonté du Père et accomplit l’Ecriture dans sa chair livrée pour nous.

Jésus meurt sur la croix

La mort de Jésus sur la Croix réalise pleinement notre salut et accomplit l’Écriture. Saint Augustin dit que le glaive qui ouvre le côté de Jésus ouvre le sens des Écritures[12]. La Croix est le signe de la solidarité entière de Dieu avec son peuple, là même où le peuple veut le rejeter totalement. Dieu, dans sa sagesse mystérieuse, est libre de choisir les moyens du salut. La lumière que rayonne la Croix est l’infini de l’amour de Dieu. A la Croix, nous avons la preuve que Dieu nous a aimés d’un amour sans mesure, ce trop grand amour dont parle saint Paul (Ep 2, 4), amour excessif. Le don total de Jésus au Père pour nous est réalisé et signifié dans le don de son esprit : “ Il remit l’esprit ” (Jn 19, 30). En remettant au Père son esprit, Jésus se dessaisit de la source la plus profonde de sa vie personnelle, ce qui le rend capable de communion.[13]. Il lui redonne tout ce qu’il a reçu de lui, et en cela il est accompli en sa filiation. Il rend au Père amour pour amour [14] par l’Esprit qu’il lui redonne. Jésus associe son humanité à la production de l’Esprit en Dieu – c’est l’acte du salut accompli - et il y associe en Marie l’Eglise.

Au pied de la croix, tout animée par la puissance de l’Esprit, Marie contemple sur le visage de son Fils la gloire du Dieu qui, par amour pour nous, s’est fait Agneau pour notre rachat et notre délivrance. Du fond de sa douleur de mère, perdant son Fils unique, Marie contemple déjà la victoire de l’amour sur la mort et le péché. Elle porte et résume en elle la foi de l’Église. Unie dans la pureté entière de son amour au don plénier de son Fils remettant son Esprit au Père, ce qui accomplit notre salut, Marie est associée à ce don. Elle redonne au Père amour pour amour, lui redonnant son propre Esprit.

 

Quatrième partie 

La Passion de Bernadette (de 1875 à 1879)

Les toutes dernières années de la vie de Bernadette sont un long chemin de souffrance, dans un état de grande malade qui s’aggrave. Patiente jusqu’à l’héroïsme elle ne se plaint jamais. Elle a souvent passé des nuits entières sans dormir, obligée bien des fois de rester assise pour chercher son souffle. Très docile, elle a le souci de celles qui la soignent et la veillent.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle reste présente et disponible à ses sœurs de communauté et à ses proches. Courageuse et active, même alitée, elle s’occupe de ses dix doigts pour se rendre utile. Cette dernière période de la vie de Bernadette nous donne, en fait, une connaissance claire des grandes orientations de sa vie spirituelle. L’appel de Dieu sur elle se fait plus radical que jamais. Tout se centre pour elle sur la contemplation de la Croix -  C’est là que je puise ma force ” (L 482, décembre 1877) - le consentement à la souffrance et la participation au sacrifice de la messe. Bernadette n’a jamais fait allusion à des paroles intérieures de Marie. Par contre, elle pratique et conseille le cœur à cœur – le ‘colloque’ avec Jésus en son Agonie ou sur la Croix : “ Il te parlera et tu lui parleras ” (L 236). Sa prière continue est la récitation du chapelet, aussi longtemps qu’elle en aura la force.

Il semble bien que Bernadette ait connu une épreuve intérieure profonde les dernières années de sa vie, et plus encore les derniers mois, les dernières heures. Elle a confié à une sœur qu’elle était “ torturée par des peines intérieures ” (L 345). Elle ne l’a guère manifesté, sinon dans son insistance à mendier la prière de ses sœurs. Il y a sûrement eu une certaine érosion des souvenirs des apparitions. Non seulement des détails lui ont échappé mais elle s’est même demandé si tout cela avait été vrai : “ Et si je m’étais trompée… ” (L 461 de septembre 1877).

Elle ne voulait pas retourner à Lourdes et revoir la grotte : sa mission là-bas était terminée. Son unique désir était d’aller au ciel pour y revoir la Vierge Marie. Le plus profond de son épreuve a été le sentiment croissant de ne pas avoir correspondu à la grâce de Dieu : “ J’ai reçu tant de grâces et je crains de n’y avoir pas bien correspondu ” (L 809). La réparation était l’appel à rendre à Dieu grâce pour grâce, amour pour amour. L’épreuve de Bernadette était le sentiment de n’y être pas arrivée, ce qui, en fait, était le signe probant de son ouverture à cet appel ! Ce sera même une de ses dernières paroles : “ J’ai peur, j’ai reçu tant de grâces et j’en ai si peu profité ” (L 589). Comme la flamme qui embrase la bûche à cœur et lui fait jeter des flammes, Dieu achevait de purifier le désir de Bernadette en donnant toute la force à son appel d’amour [15].

Les dernières heures de la vie de Bernadette sont l’union pure et simple à la Croix de Jésus. Elle a écarté tout autre signe que le crucifix : “ celui-ci me suffit ” (L 580). A la fin, la seule prière qui lui soit possible est de tenir le crucifix sur son cœur : le mystère de l’épouse. Ses dernières paroles sont un cri d’amour pour Jésus, pour Dieu. Elle meurt en disant le Je vous salue Marie qu’elle ne finira pas sur cette terre : “ Sainte Marie, Mère de Dieu… ”

Le pur amour

Comme vœux en fin d’année, le 31 décembre 1876, Bernadette souhaite à une jeune sœur “ le pur amour et la pure souffrance ” (L 425). La jeune sœur se récrie vivement devant une exigence aussi abrupte ! Mais Bernadette maintient ses vœux : elle veut partager le meilleur de ce qu’elle désire pour elle-même. Le pur amour, ce serait ici aimer Jésus pour lui-même jusqu’à partager ce qu’il a connu de plus difficile pour nous : c’est la fidélité de l’épouse, être toujours avec l’Époux jusqu’à la Croix. “ Ne permets pas que nous soyons jamais séparés de toi ! ”. Bernadette dit qu’elle n’a jamais demandé la souffrance mais qu’elle veut accepter celle que Dieu lui envoie. Ce consentement de fond est un chemin à toujours reprendre. “ Je suis moulue comme un grain de blé ” (lundi de Pâques 79) “ Je n’aurais pas cru qu’il faut tant souffrir pour mourir ” (lundi de Pâques 79 - L. 585). Le jour de Pâques, elle avait demandé à Jésus un moment de répit en sa souffrance, mais, dit-elle : “ ma passion durera jusqu’à ma mort ” (Pâques 13 avril 79 - L 581).

La voie du pur amour que Bernadette a suivie dans une radicalité entière a été typiquement le résultat de l’influence maternelle de Marie en sa vie. En donnant la connaissance intérieure du mystère de Jésus enfant, La Vierge de Nazareth nous porte à ne chercher d’autre lumière ni d’autre appui que la pure et simple Parole de Dieu présentée par l’Église. Dans cette expérience de pauvreté et de détachement, non seulement Marie nous introduit dans la nuit de la foi mais elle se fait elle-même cette nuit pour nous. Ce qui est arrivé à Bernadette est tout à fait exemplaire de la pédagogie mariale. Il lui a été donné en tout son être une expérience intense mais tout compte fait brève, quelques mois, d’une proximité merveilleuse avec Marie ; elle a goûté le bonheur immense de l’intimité d’une enfant avec sa mère du ciel. Mais très vite, dès la fin des apparitions, Marie s’est faite silencieuse. Bernadette n’a pas eu le sentiment que Marie l’abandonnait mais qu’elle la laissait dans l’ombre, sa tâche terminée. Toutefois, la marque propre de Marie dans la longue traversée de la nuit et du silence de Dieu, est de maintenir une présence très discrète mais perceptible intuitivement par les sens de l’âme. Marie nous donne ainsi, sans parole, de comprendre progressivement que le temps du silence et de l’attente n’est pas du vide ni du temps perdu, mais une préparation, un enfouissement pour accueillir et laisser grandir la vie divine qui germe en nous (Mc 4, 26-29). Marie nous associe à sa longue traversée du Samedi saint, qui est le surgissement de l’espérance au terme des douleurs de la nouvelle naissance (Jn 16, 20-22 ; Ap 12, 2). Au fil des heures du Samedi saint, dans son consentement simple à la volonté du Père et dans l’adoration, Marie a repassé l’Écriture dans la mémoire de son cœur (Lc 2, 19 ;51), elle a comme relu les actes et paroles de Jésus. L’Écriture s’est alors révélée pour elle Parole de vie (Ph 2, 16) en manifestant dans la Passion de Jésus son obéissance filiale et son passage vers le Père. Par sa parole vivifiante (Rm 1, 16) Jésus a visité l’âme de Marie, l’a confortée dans la joie de l’espérance et lui a donné la certitude qu’il était le Vivant (Ap 1, 17-18) Sans même l’expliciter par des mots, au Cénacle, Marie par sa prière silencieuse a communiqué aux Apôtres (Ac 1, 13-14) puis, par eux, à nous aujourd’hui ce qu’elle avait reçu intérieurement le Samedi saint : la Passion de Jésus était sa Pâque, sa nouvelle naissance, son passage vers le Père, Dieu de la vie et de la joie. C’est sous le signe du Samedi saint que Marie est la “ mère du pur amour, de la crainte de Dieu, de la science et de la sainte espérance ” (Si 24, 17). En nous donnant la certitude vitale que la nuit est habitée, Marie nous achemine vers le pur amour qui est en fin de compte la participation à l’abandon filial de Jésus envers le Père. Après la période d’illumination des apparitions mariales, la vie de Bernadette s’est déroulée sous le signe de l’attente : tout a été pour elle préparation à la vie du ciel dans le silence confiant de l’espérance. La pure souffrance, c’est suivre Jésus partout où il va (Ap 14, 4) en le laissant nous détacher de tout. Ce fut la voie de Bernadette : “ ici-bas l’Amour ne vit pas sans douleur ”, “ je ne vivrai pas un instant que je ne le passe en aimant ” (Écrits spirituels, p. 346))

“ Pose-moi comme un sceau sur ton cœur ” (Ct 8, 6) ;

Les dernières heures de sa vie, quand Bernadette souffre de ne même plus pouvoir prier, l’abbé Febvre, qui la connaît bien, lui rappelle la finale du Cantique : “ Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras ”. Cette parole apaise et console Bernadette qui s’y applique totalement jusqu’à son dernier souffle. Le Cantique des cantiques qui ne mentionne jamais l’Alliance, trouve ici sa fin et son accomplissement dans la figure la plus expressive de l’Alliance : l’inscription du lien d’amour comme un sceau. Le sceau est la marque indélébile de l’appartenance qui est le vœu de l’amour. Aimer, c’est recevoir le don de l’autre, c’est se recevoir du don de l’autre : vivre pour l’autre et par l’autre. Aimer, c’est donc plus que tout consentir à une appartenance. La petite Thérèse disait que le contraire du vœu de chasteté est l’indépendance ![16]

Aimer, c’est vouloir être-à-Dieu. Jean-Paul II disait que “ le fait ‘d’être épouse’ et donc le ‘féminin’, devient le symbole de tout l’humain ”[17], autrement dit, au plan spirituel, la femme est la figure de la foi comme accueil du don de Dieu.

“ Pose-moi comme un sceau sur ton cœur… ” C’est la dernière demande que Jésus adresse à Bernadette : elle pose le crucifix sur son cœur, et même, elle l’attache. C’est la promesse du lien que rien ne pourra briser : l’amour est fort comme la mort (Ct 8, 6). Bernadette réalise son désir “ je mets ma joie à être la victime du cœur de Jésus ” (L 554, début 1879).

Le sceau que pouvait poser Jésus sur le cœur de l’épouse était la Croix. Aboutissement de la théologie du Nouveau Testament, saint Paul, dans sa lettre aux Éphésiens, déchiffre dans la mort de Jésus le mystère de ses noces avec l’Église :

“ Car le mari est le chef de la femme, tout comme le Christ est le chef de l'Église, lui le Sauveur de son corps. Mais, comme l'Église est soumise au Christ, que les femmes soient soumises en tout à leurs maris. Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Eglise et s'est livré lui-même pour elle ; il a voulu ainsi la rendre sainte en la purifiant avec l'eau qui lave, et cela par la Parole ; il a voulu se la présenter à lui-même splendide, sans tache ni ride, ni aucun défaut ; il a voulu son Eglise sainte et irréprochable. C'est ainsi que le mari doit aimer sa femme ” (Ep 5, 23-28).

L’offrande de Jésus sur la Croix est le sommet de l’amour : il livre sa vie pour consommer ses noces ave l’Église. Dans la même ligne, l’Apocalypse nous donne à contempler, au terme de l’histoire du salut, les noces de l’Église et de l’Agneau ; “ Et j'entendis comme la rumeur d'une foule immense, comme la rumeur des océans, et comme le grondement de puissants tonnerres. Ils disaient : Alléluia! Car le Seigneur, notre Dieu Tout-Puissant, a manifesté son Règne. Réjouissons-nous, soyons dans l'allégresse et rendons-lui gloire, car voici les noces de l'agneau. Son épouse s'est préparée, il lui a été donné de se vêtir d'un lin resplendissant et : Ecris! Heureux ceux qui sont invités au festin des noces de l'agneau ” (Ap 19, 6-8). Dans la lettre aux Éphésiens comme dans l’Apocalypse, ce qui prépare l’Épouse aux noces, c’est un bain de purification qui rappelle le baptême. Le caractère baptismal inscrit au fond de notre être la marque de la Croix du Seigneur. En donnant sa vie pour Jésus et comme lui, Bernadette a été configurée, dans sa vie comme dans sa mort, à son Seigneur. Par un long chemin de purifications, elle a été accomplie dans son être baptismal. Ce qui caractérise la femme dans sa vocation de disciple de Jésus et d’épouse, c’est le désir de reproduire en son propre corps la Croix de l’Époux. Un crucifié ne pouvait pousser de cri en expirant puisqu’il mourait d’asphyxie. Le centurion ne s’y trompe pas, qui, en entendant le cri de Jésus en Croix, confesse la foi : “ Vraiment celui-ci était fils de Dieu ” (Mt 27, 64 ; Mc 15, 39). Juste avant de mourir épuisée par l’asthme, Bernadette pousse un grand cri en disant “ Mon Dieu ! ” (L 607). Ses proches en furent saisies. Catherine de Sienne reconnaissait, dans le cri de Jésus sur la Croix, le cri de l’Agneau déjà vainqueur.

L’union au sacrifice de la messe

Cette formulation, qui a saveur d’ancien, rejoint sûrement ce qu’aurait exprimé Bernadette. L’eucharistie, qu’elle avait tant désirée enfant, est le fond de sa prière. La spiritualité de la réparation est centrée sur l’eucharistie où Jésus nous redonne aujourd’hui son cœur, qui est la jonction de son âme et de son corps, de sa vie divine et de sa nature humaine. Le Cœur nouveau du Ressuscité est son cœur rendu parfaitement filial et fraternel par son obéissance et sa patience en sa Passion (He 5, 7-9). Le cœur est l’acte de l’adhésion aimante de Jésus au don du Père. Le Cœur nouveau du Ressuscité est le cœur de tout le Corps mystique. En faisan habiter en nous son Cœur nouveau par l’eucharistie, Jésus renouvelle en nous la vie baptismale et produit au fond de nous tout gratuitement les purifications les plus profondes de notre mémoire et de notre cœur. En nous donnant son corps et son sang, Jésus nous unit personnellement à tous ceux qui vivent de sa vie, sur la terre comme au ciel. Bernadette, dans cette ligne, veut s’unir par le désir à toutes les messes qui se célèbrent dans le monde entier à chaque heure : “ J’assiste nuit et jour à la messe ” (L 500). Dans cette prière de toute l’Église, Jésus Vivant nous donne de renouveler avec lui et en lui l’unique et parfait sacrifice de la Croix : “ le prêtre à l’autel, c’est Jésus-Christ sur la Croix ” (L 528 octobre 1878). La Croix est le centre, le sommet et la fin de la vie de Jésus.[18] La vie de Jésus s’accomplit dans le don plénier qu’il fait de lui-même au Père, à la Croix, en lui remettant son esprit (Lc 23, 46 ; Jn 19, 30). Dans l’eucharistie, en nous unissant à son sacrifice, Jésus conduit aussi notre vie à son accomplissement dans la filiation. Le sacrifice de la messe est le dynamisme de toute notre vie “ Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel ” (Rm 12, 1). L’eucharistie est le festin des noces de l’Agneau (Ap 19 ; 8). L’approfondissement de la vie filiale en conformité à Jésus se fait union d’amour à lui comme Époux.

A mi-mots, Bernadette rapproche l’état eucharistique de Jésus et son état d’enfance. Elle rendait compte à une sœur de sa longue action de grâce chaque jour après la communion : “ Je considère que c’est la Sainte Vierge qui me donne l’Enfant Jésus. Je lui parle et il me parle ” (L 237). Dans l’eucharistie, non seulement Jésus agit en tant que puissance de salut, comme dans les autres sacrements, mais il se donne à nous en sa personne, et donc totalement, sans limite aucune, et même il se livre entre nos mains. Aujourd’hui, en son état eucharistique, il nous donne de revivre avec lui quelque chose de sa vulnérabilité et de sa dépendance d’enfant : “ Le Verbe s’est fait chair et nourriture. Dieu a mis son corps entre nos mains. ” (Cantique du Renouveau. Communauté de l’Emmanuel)

 


 

[1]. Cf. Ex 19, 8, ; 24, 7 ; Dt 5, 27 ; Jos 1, 16.18 ; 24, 21-24 ; Jr 42, 6 ; Esd 10, 12-16 ; Ne 5, 12 ; 1 M 13, 9 ; Mt 17, 5 ; Lc 1, 38

[2]. Mt 9, 17 ; Mc 2, 22 ; Lc 5, 37

[3]. Encyclique l’Église vit de l’eucharistie, jeudi saint 17 avril 2003, n°56

[4]. Témoignage rapporté par son neveu, l’abbé Picq. L 665, notice 1907, p. 29

[5]. Montée du Carmel Prologue 3-5, 576-578 ; Vive Flamme B 3, 28-62, 1506-1524

[6]. Écrits spirituels, p. 367

[7]. Écrits spirituels, p. 504

[8]. 2 Montée du Carmel 7, 11, 657

[9]. Suso, Le livre de la Sagesse éternelle, p. 346.

[10]. DC 1788, p. 611, n°2

[11]. Encyclique La Mère du Rédempteur, n° 17-18

[12]. Lettre 140, 36. PL 33, cc. 538-577

[13]. Vive Flamme B 3, 79, 1534 et 3, 78, 1533

[14]. Cantique Spirituel B 39, 3, 1435

[15]. 2 Nuit Obscure 10, 1 1004

[16]. Le triomphe de l’humilité - 21 juin 1896. "Au bout de sa fourche, Lucifer présente des balances ; sur l'un des plateaux sont placés trois petits rouleaux blancs sur lesquels sont écrits : "Pauvreté, Chasteté, Obéissance" ; sur l'autre, qui (l') emporte (sur) le premier, on voit trois grands rouleaux noirs sur lesquels sont écrits en lettres de feu : "Orgueil, Indépendance, Propre volonté". Thérèse de Lisieux – Œuvres complètes – Cerf 1992 – page 925)

[17]. Lettre apostolique sur la dignité de la femme, n° 26)

[18]. Jean-Paul II, encyclique sur l’Évangile de la vie n° 50-51

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